Rodolphe Janssen

Jean-Luc Moerman

14 Jan - 20 Feb 2010

© Jean-Luc Moerman
Jean Luc MOERMAN
Connectingthings (blue), 2008
painting on aluminium
180 x 180 cm
JEAN-LUC MOERMAN
Works on paper

January 14 - February 20, 2010
Opening: January 14, 2010, 18.00 - 22.00 h

Dans le courant des années 2008 et 2009, Jean-Luc Moerman a étendu son dessin interactif sur un nouveau support : les corps nus représentés dans les tableaux des Maîtres anciens. L’exposition Works on Paper (Galerie Rodolphe Janssen, janvier-février 2010) est consacrée, entre autres, à présenter cette nouvelle veine de son travail. L’extension de son tatouage biomorphique sur ce support répond à une logique intrinsèque à la dimension critique, voire caricaturale, de son travail : réinscrire les icônes dans le règne du vivant et du mortel auquel elles appartiennent.

Au même titre qu’il désacralise, par exemple, le phénomène « Kate Moss » en interrogeant le processus de starification illusoire qui le singularise, de la même manière il questionne la fascination qui conduit les Maîtres anciens à élever au statut d’icône certaines femmes à la beauté légendaire. Ainsi par exemple en est-il pour le tableau de Cranach, Le suicide de Lucrèce (1535).

La fascination qu’exerce la brindille Kate Moss l’érige en icône sociale : à sa façon, elle a ré-inventé, par ses traits troublants et ses mœurs dérangeantes, une nouvelle forme de beauté à laquelle s’identifie une jeunesse socio-culturellement déterminée. Lucrèce, femme légendaire de l’Antiquité romaine, fût érigée en son temps en icône politique : son drame a hanté les discours des auteurs antiques, sa beauté a alimenté la fascination des peintres pour les corps. L’entreprise de resubstantialisation qui anime l’œuvre de Jean-Luc Moerman détrône les icônes, aussi bien l’icône du paraître (représentative de la société de consommation capitaliste) que l’icône politique, ou encore religieuse (l’icône du Martyr chrétien), toutes époques confondues. Son tatouage se donne pour mission de démanteler les discours qui font exister de tels êtres, de les ramener au vécu instinctif qui anime de telles constructions sociales : l’être humain est fondamentalement habité par la peur du chaos et de la mort, et il tente de s’en protéger en « chargeant » d’immortalité certaines figures historiquement emblématiques. Le dessein intime du jet biomorphique de Jean-Luc Moerman consiste à révéler le caractère mortel, organique, éphémère de ces emblèmes.

Là encore se joue une sorte de « tunning transhistorique » des corps : les Pin-up tatouées coexistent avec les corps nus des personnalités légendaires et ceux des martyrs sacrifiés, le sacré cohabite avec l’artificialité des corps manipulés par la chirurgie esthétique et par Photoshop. Les représentations historiques et religieuses sont mises sur le même plan que les représentations actuelles qui incitent à la consommation : le pouvoir d’identification qu’elles exercent de façon similaire est réinscrit dans le flux organique dont elles émergent. Les tableaux anciens précèdent la photographie, à titre d’outils de représentation du réel. L’organisation religieuse politique précède le pouvoir capitaliste de la consommation, dont les supermarchés sont les nouvelles églises : l’ensemble de ces entreprises identificatoires sont désaliénées par les tatouages de Jean-Luc Moerman qui ramènent leurs icônes à la grande chaîne du vivant à laquelle elles appartiennent.

Il est intéressant de constater qu’à une époque singulièrement caractérisée par la puissance de la surface, du visuel et du virtuel (le paraître qu’alimentent l’industrie et la consommation, l’omniprésence envahissante des médias, les jeux vidéos, les liens sociaux tissés virtuellement sur internet, l’abolition des distances géographiques grâce à l’internet, etc), Jean-Luc Moerman est un artiste profondément habité par la conquête des profondeurs. En témoignent ces êtres biomorphiques proches du mode d’existence répétitif et contagieux de l’ADN, de la cellule, du microbe ou du virus. Ce questionnement des profondeurs appartient paradoxalement aussi à notre culture moderne et post-moderne : il rejoint le phantasme scientifique du contrôle de l’ensemble du règne cosmique, de la maîtrise de l’infiniment petit comme de l’infiniment grand. A travers les œuvres de Jean-Luc Moerman, le thème des icônes du paraître se mélange à celui des micro-entités scientifiques comme modes d’appréhension du réel. C’est probablement dans l’illustration de ce paradoxe intimement lié à notre culture que réside la puissance d’évocation des œuvres de Jean-Luc Moerman, la manière dont ses œuvres nous parlent d’une époque dont il est à la fois l’héritier, le témoin et l’agitateur.
 

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